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PROLOGUE « LA COMTOISE » Georgette en maison de retraite

 

   Quand on est vieux, soit on est bien physiquement et moralement et on reste avec les enfants pour ceux qui en ont. Autrement c’est la Maison de retraite. Idem si le corps ou l’esprit ont une tendance à battre de l’aile, là, c’est l’Etablissement Spécialisé, voir Psychiatrique. Mais quand tout marche à peu près bien et que le moteur est une hargne intrinsèquement vissée à la personne? Quelle solution? 

 

   Dans la maison de retraite « Sainte Marguerite », à Crémieu, en Nord Dauphiné, les nones, encore présentes à cette époque là, avaient bien de la peine à garder leur calme en face de cette vieille femme. 

   Ses petits yeux vifs et méchants, son visage basané par le soleil et tout fripé par les années, montraient un caractère bien trempé. 

   Mais sa petite stature et son dos un peu voutée la rendait toute fragile.

   Tiens croyez y …

   A chaque instant on avait l’impression qu’elle allait se casser.

   Tiens donc …

   Ce jour là, dans un élan de lucidité, elle demanda, que dis-je, elle ordonna à une soeur qui passait prêt d’elle, de lui apporter de quoi écrire une lettre. 

   Ce que soeur Dominique fit dans l’instant.

   On était le 13 Novembre 2005.

   Trois jours plus tard elle passait de vie à trépas au grand soulagement de tous.

   Elle avait décidé que son coeur n’avait plus de raison de battre, puisqu’elle avait fait, maintenant, tout le mal qu’elle pouvait faire.

   Elle avait alors 87 ans révolus.

CHAPITRE 1 « LA COMTOISE » l'arrivée de Kevin chez ses parents

 

Paul CADROUX et Janine BICHON, son épouse depuis 1973, eurent de la peine à me reconnaitre, dans ce jeune homme désemparé, qui leur tombait dessus. 

Ils habitent toujours la vieille maison familiale à Chaloumelle sur Bourde. 

Je sais que l’accueil sera affectueusement simple et franc. 

Je m’imagine ouvrant la grande porte d’entrée en bois usé par le temps. Apparaîtra alors, le grand couloir avec les portes de chaque côté, une pour la cuisine et une pour la salle à manger, puis quatre autres portes, celles des deux chambres, de la salle de bains et des WC et au fond du couloir trônera la Comtoise. Fidèle à son poste depuis le 13 Novembre 1870.

 

Je recherche la paix, la sérénité, pas l’oubli. Comment pourrais je oublier. Les bases de ma vie c'est la famille, c’est le bloc solide qui a assuré ma construction et maintenant il va assurer ma reconstruction je l’espère.

 

J’ai pris rendez vous, pour le lendemain, chez mon ami médecin. Il me conseilla un repos de 15 jours renouvelables, suivant mon état, puis il modifia l’ordonnance faite par l’hôpital, afin de me permettre de combattre les démons qui risquent de harceler mes nuits.

  • je ne veux pas en parler, Papa

  • Je comprends, n’en parlons pas. Avec ta mère, j’ai préparé ta chambre quand tu m’as téléphoné. Ici, tu es chez toi, aussi longtemps qu’il te faudra. Peu de chose ont changé ici. La vie avance doucement à peine dérangée par l’informatique et son Internet.

  • Il y a du réseau ici ?

  • Si tu veux parler d’internet, alors, oui, il y a du réseau. J’ai même un ordinateur dans mon bureau, l’ancienne chambre de ta soeur Katia. Depuis son départ avec son Canadien, la maison est vide et triste. Ça manque de gamins qui mettraient de l’ambiance, bien que pour l’instant ce ne soit pas la préoccupation majeure. 

  • C’est comme une plaie ouverte Papa. Plus tard peut-être.

  • Installes toi, fils, dors un peu avant le souper, la route a du être longue jusqu’ici.

 

Je monte dans la chambre qui fut la mienne pendant toute ma jeunesse. Je retrouve mon environnement, et mes anciennes habitudes, puis les odeurs de la maison. Tout, ici, est feutré, les bruits, les sentiments comme si tout le monde s’excusait d’être là, de respirer, d’exister, de vivre enfin. C’est le moment qu’a choisit la Comtoise pour égrainer les 8 heures. Elle est le témoin implacable de nos vies, de nos joies et de nos malheurs. Elle trône depuis ce Vendredi 13 Décembre 1870 ou Eugene CADROUX, mon arrière arrière Grand Père, l’avait ramené de chez BILLIEUX à la foire de Crémieu. C’était à cette époque un sacré fabriquant d’horloge. Eugène était venu à la foire avec la charrette à bois que tirait son fidèle cheval, « Gamin ». 

Il venait juste d’être démobilisé après le désastre de Sedan.

 

Jusqu’à mon grand père Antoine CADROUX toute la famille pratiquait une poly-culture qui permettait, à cette époque là, une vie en autocratie. Les revenus étaient chiches mais les besoins aussi. L’équilibre était assuré par la vente de lait bourru, des oeufs de leurs poules et des légumes du jardin aux voisins et amis.  La vente des céréales et du maïs récoltés sur les 70 Hectares de terres agricoles familiales était le plus de la petite exploitation. La crise Bretonne de Juin 1961 a laissé des traces, déjà a la Sous Préfecture de Morlaix, complètement saccagée par les producteurs de légumes Bretons, puis dans l’esprit de tous les paysans Français qui ont pris conscience de leur misère et du poids de l’agriculture dans l’économie de la France. Ce ne fut pas sans conséquence. Les manifestations ont fleuri entrainant encore un peu plus de misère là où il n’en manquait pas.

 

Que de souvenirs. 

 

Plusieurs jours furent nécessaires pour renouer vraiment le dialogue, l’épreuve que je venais de vivre était trop dure et trop injuste. 

Sans m'être vraiment reconstruit, ce matin du Mardi 8 Décembre 2015 fête de la vierge Marie à Lyon,  je me suis levé avec une meilleure mine et moins de brouillard dans ma tête.

 

Papa avait, il y a longtemps, commencé à me raconter Chaloumelle, les bons cotés et les moins bons.

Pour tromper ma peine je l’ai convaincu de reprendre ces histoires.

Il ne s’est pas fait prier, il aime raconter. En fait mon père est un conteur, il y met son coeur et ses tripes à tel point que, parti, on ne sait pas l'arrêter.

 

Mais on n’en était pas encore là. Les premiers repas depuis des années, en face de mon père et de ma mère, furent silencieux au début, voir sinistres. Les atrocités que je venais de vivre m’ont enfermé dans un mutisme inhabituel. Je ruminais les évènements et la vengeance la plus appropriée, sans me préoccuper un instant de mes hôtes discrets, respectueux de mon malheur. 

Dans un effort sur moi même presque surhumain j’ai engagé une conversation de routine, par politesse et par respect pour ceux qui m’ont donné la vie. 

La vie, pour quoi en faire aujourd’hui. 

J’ai tout perdu en un instant, sans raison, par pur hasard, alors la vie, la perdre m’est égal.

 

Après le repas, j’ai accepté le café, il était au chaud au bord de la cuisinière à mon arrivée. Celui là ne risque pas de nuire à mon sommeil, si je le trouve. Maman le fait toujours a la chaussette et met de la chicorée dans ce filtre d’antan, autant que de café, ce qui donne une espèce de lavasse que ma soeur et moi appelions « de la pisse tantine », ajoutons à cela la mise au chaud sur le bord du poêle et on disait alors « café bouillu café foutu »

 

C’était le bon temps, mais on l’ignorait. Sales gosses que nous étions.

 

Je fus étonné de voir mon père content de pouvoir reprendre le récit de ces vieilles histoires, le troisième soir de nos retrouvailles. 

  • Si tu veux comprendre la famille et le pays du Nord Dauphiné, il faut remonter à ton Arrière -arrière grand-père Eugène CADROUX

  • Oui, je ne peux pas l’oublier Eugène, l’horloge Comtoise du couloir me le rappelle chaque heure, chaque demi-heure.

  • Oui je vois que tu te rappelles de nos dernières conversations. Eugène est mort en 1929 à l’âge de 82 ans, c’était beau à cette époque. Sacré gaillard que cet Eugène, il avait le sens des affaires lui, un peu comme toi. Tous les biens de la ferme sont le fruit de son labeur. Il a eu un enfant Dieudoné né en 1884 Eugène avait 35 ans. Peu de chose sur Dieudoné car il est mort à la guerre de 14/18 à 34 ans. le 26 Février 1916, pendant la bataille du fort de DOUAUMONT, il a été gazé au chlore. Evacué, il est mort dans d’horribles souffrances deux mois plus tard. 

  • Je pense que c’est sa femme qui a mis au monde mon grand père Antoine, ton père, qui était marié à une bonne femme caractérielle, voir bi-polaire.

  • Bonne mémoire mon fils. Antoine, mon père, est né en 1913 et il est mort en 1985 à 72 ans, mais il aurait du mourrir des dizaines de fois le pauvre homme. Quelle vie de merde il a eu. Il a gagné son paradis celui là bien qu’avec le nombre de litrons qu’il s’est envoyé pendant toute sa chienne de vie, on aurait pu monter une sacré cave, pas de haute qualité certes, mais tout de même.

 

Et Papa se met à pleurer comme un enfant. Cette évocation des sévices subis par Antoine, son père, l’ont replongé dans un épisode de sa vie, bien enfouit dans les méandres de sa mémoire. 

Quand il repense à cela, c’est l’ouverture de la boîte de Pandore, qu’il maitrise, tant bien que mal, depuis sa rencontre avec son épouse Lucette, ma mère. Sa douceur et son amour ont redonné à Paul le goût de la vie, heureusement, autrement je ne serais pas là. Mais avant Lucette?